Salaires des enseignant·es : Une note en trompe l’oeil !

Le ministère met en avant une forte progression du salaire des enseignant·es entre 2023 et 2024 :
+6,4 % en euros courants, +4,3 % en euros constants et même +5,2 % pour les enseignant·es présent·es en 2023 et 2024.

Ces chiffres sont réels. Mais peut-on pour autant en conclure que les enseignant·es ont bénéficié d’une forte revalorisation salariale et que leurs revendications seraient désormais moins légitimes ?

La réponse mérite d’être nuancée. Le croisement de la dernière note de la DEPP avec l’analyse de Bernard Schwengler publiée par la CFDT montre surtout qu’il faut regarder ce que recouvre réellement cette progression des salaires.

Des salaires en hausse… mais de quoi parle-t-on ?

La DEPP indique que le salaire net moyen des enseignant·es atteint 3 090 € par mois en 2024, soit une hausse de 6,4 % en euros courants. Après prise en compte de l’inflation, la progression est de 4,3 % en euros constants. Pour les enseignant·es présent·es à la fois en 2023 et en 2024, elle atteint 5,2 % en euros constants.

Mais ce salaire correspond à l’ensemble des rémunérations effectivement perçues.

Il intègre notamment :

  • le traitement indiciaire ;
  • les primes et indemnités ;
  • les avancements d’échelon et de grade ;
  • les heures supplémentaires ;
  • les rémunérations liées au Pacte ;
  • les changements de fonctions ;
  • les changements de quotité de travail.

La DEPP reconnaît elle-même que l’adhésion au Pacte, l’évolution du nombre d’heures supplémentaires ou encore une augmentation du temps de travail peuvent faire progresser le salaire individuel.

Une hausse du salaire effectivement perçu n’est donc pas nécessairement une hausse de la rémunération du même travail.

Le Pacte et les heures supplémentaires : gagner plus en travaillant plus

C’est l’un des principaux biais de présentation.

Le Pacte enseignant et les heures supplémentaires augmentent bien le revenu des personnels qui les effectuent. Mais ils rémunèrent des missions ou du travail supplémentaires.
La DEPP indique d’ailleurs que, depuis 2023, les enseignants peuvent cumuler Pacte et HSA et que 23 % d’entre eux les cumulent à la rentrée 2024.
Le salaire moyen augmente donc aussi parce qu’une partie des enseignant·es travaille davantage.
La note oublie par ailleurs de pointer les effets sur les inégalités salariales femmes/hommes : Le recours au pacte, aux heures supplémentaires et aux missions particulières est plus important chez les hommes que chez les femmes.

Les augmentations de salaire via ces dispositions creusent donc les inégalités hommes/femmes
La DEPP donne un exemple particulièrement parlant : entre 2023 et 2024, les enseignant·es ayant augmenté leur quotité de travail ont, pour la moitié d’entre eux, bénéficié d’une hausse de salaire d’au moins 18,1 %.

Mais personne ne peut sérieusement présenter une telle évolution comme une augmentation de 18 % de la rémunération à travail constant.

Travailler davantage pour gagner davantage ce n’est pas être mieux payé pour son travail.

2024 bénéficie aussi de l’effet « année pleine »

Autre élément essentiel : une partie des mesures mises en avant pour expliquer la hausse de 2024 ont été décidées au 1er septembre 2023. C’est notamment le cas de l’ISAE et de l’ISOE, portées à 2 550 € bruts annuels.
Leur effet n’a été que partiel en 2023, avant de jouer à plein en 2024. La DEPP estime ainsi que leur progression entre 2023 et 2024 atteint respectivement 55 % pour l’ISAE et 51 % pour l’ISOE.
Il faut donc se garder de présenter toute la progression observée en 2024 comme une nouvelle revalorisation décidée en 2024.
Une partie correspond simplement à l’effet en année pleine de mesures prises quelques mois auparavant.

+5,2 % : le chiffre à regarder… mais aussi à décortiquer

Le ministère met naturellement en avant les +5,2 % de salaire en euros constants des enseignant·es « présents-présents ».

Mais cette population inclut les enseignants ayant :

  • changé d’échelon ;
  • changé de grade ;
  • changé de corps ;
  • augmenté leur temps de travail ;
  • effectué davantage d’heures supplémentaires ;
  • accepté des missions du Pacte ;
  • changé de fonctions et bénéficié de nouvelles indemnités.

La DEPP liste elle-même ces différents facteurs parmi ceux qui expliquent les évolutions individuelles de salaire.

Le chiffre de +5,2 % mesure donc une évolution du salaire effectivement perçu, et non une progression homogène de la rémunération de tous les enseignants à situation professionnelle comparable.

Un chiffre de la DEPP mérite davantage d’attention

La  note fournit pourtant un indicateur beaucoup plus intéressant.
Pour les enseignants qui n’ont connu ni changement de corps, ni de grade, ni d’échelon, ni de rythme de travail, soit environ la moitié des enseignants présents les deux années, la moitié a vu son salaire net augmenter d’au moins 3,1 % entre 2023 et 2024.
Ce chiffre permet de mieux approcher la question de la revalorisation à situation professionnelle comparable.

Il est sensiblement différent du spectaculaire +5,2 % mis en avant dans la communication ministérielle.

Et sur longue période ?

L’analyse de Bernard Schwengler, publiée par la CFDT Education Formation Recherche Publiques sur son site, apporte un éclairage indispensable. Elle rappelle que le problème salarial des enseignant·es ne commence pas en 2023.
Sur longue période, la valeur réelle du point d’indice a fortement diminué, tandis que les évolutions de cotisations ont également pesé sur les rémunérations nettes. L’analyse mettait ainsi en évidence un décrochage salarial important depuis le début des années 1980.
Les revalorisations successives — notamment celles intervenues dans le cadre du PPCR — n’ont pas suffi à effacer ce décrochage historique.

Lire l’interview de Bernard Schwengler sur le site de la CFDT Education Formation Recherche Publique

La dernière note de la DEPP ne contredit pas cette analyse historique. Elle montre qu’en 2024, le salaire effectivement perçu a progressé. Elle ne démontre pas que le retard salarial accumulé sur plusieurs décennies serait désormais résorbé.

Le piège du « salaire moyen »

C’est probablement là que se situe le principal biais de communication.
Dire : « Les enseignant·es gagnent en moyenne 3 090 € nets par mois » est statistiquement exact.
Dire : « Les salaires des enseignant·es ont augmenté de 6,4 % » est également exact si l’on parle du salaire net moyen en euros courants.
Mais ces formulations peuvent produire une représentation trompeuse si elles sont utilisées pour laisser penser que chaque enseignant·e a bénéficié d’une hausse équivalente de son pouvoir d’achat.

Car derrière le salaire moyen se trouvent des réalités très différentes :

revalorisation + prime + avancement + heures supplémentaires + Pacte + augmentation du temps de travail.

Ces éléments ne peuvent pas être considérés comme équivalents.

Les revendications salariales restent donc pleinement légitimes

La CFDT ne conteste pas les données produites par la DEPP, mais la présentation qui en est faite.

Nous contestons leur utilisation lorsqu’elles servent à laisser croire que la question salariale des enseignants serait désormais réglée.

  • Une prime liée à une mission supplémentaire n’est pas une revalorisation générale.
  • Une heure supplémentaire n’est pas une augmentation du salaire.
  • Un changement de quotité n’est pas une augmentation salariale.
  • Un changement d’échelon relève du déroulement normal de la carrière.

Et l’effet en année pleine d’une mesure décidée en septembre 2023 ne doit pas être présenté comme une nouvelle augmentation intervenue en 2024.

Pour une véritable revalorisation : mieux payer le métier, pas seulement le travail supplémentaire

La question essentielle est donc : « Quelle est la rémunération d’un enseignant exerçant le même métier, avec la même quotité de travail, sans heures supplémentaires ni missions supplémentaires ? »

C’est cette donnée qui permettrait réellement de mesurer l’attractivité salariale du métier. Les enseignant·es ne demandent pas un privilège. Ils/elles demandent une rémunération à la hauteur de leurs qualifications, de leurs responsabilités et des contraintes de leur métier.

La communication ministérielle peut mettre en avant les +5,2 % de 2024. Cela ne signifie pas que le problème salarial des enseignant·es est réglé. Au contraire, le détail des chiffres montre pourquoi il faut continuer à revendiquer une revalorisation durable du traitement et des carrières, qui ne repose pas sur l’obligation de travailler davantage pour gagner davantage.

Un salaire plus élevé parce que l’on travaille plus n’est pas une revalorisation salariale.

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Pour aller plus loin
: Une vidéo de nos camarades de Créteil qui date de 2021 mais reste très largement d’actualité