S’affranchir de la gestion de l’urgence et de la tyrannie du présent

La crise qui touche les lycées et plus largement le système éducatif nous imposera certainement des échanges sur ce point, pour autant nous souhaitons dans notre déclaration faire un pas de côté. Sortir de la gestion de l'urgence.

Bilan de rentrée : sortir de la gestion de l’urgence

Pierre Rosanvallon nous invite à réfléchir à la « tyrannie du présent » : cette tendance à privilégier l’urgence et les réponses immédiates, au détriment des transformations durables.

Cette réflexion trouve un écho particulier dans l’Éducation nationale. Les ministres et les réformes se succèdent. Les annonces se multiplient. Pourtant, sur le terrain, les difficultés persistent. Nous consacrons une énergie considérable à gérer les conséquences de problèmes connus depuis longtemps, sans agir sur leurs causes.

Des alertes qui appellent des réponses

Les premières remontées des registres santé et sécurité au travail de notre académie sont éloquentes. Un mois après la rentrée, près de 500 fiches RSST ont été recensées. 86,7 % concernent des risques psychosociaux. Parmi elles, 263 signalements portent sur les relations avec les élèves. Le premier degré concentre 376 fiches, tandis que 96 signalements émanent d’AESH.

Derrière ces chiffres, il y a des personnels en difficulté, des équipes en recherche de solutions et des accompagnants qui exercent leurs missions sans toujours disposer du soutien nécessaire.

Ces situations ne peuvent pas être réduites à des difficultés individuelles. Elles interrogent l’organisation du travail, les conditions d’encadrement, l’accompagnement des élèves à besoins particuliers, la formation et les moyens disponibles.

Or, au 27 septembre, seules 32 fiches, soit 7,3 %, étaient indiquées comme traitées. Certes, ce chiffre ne suffit pas à mesurer la qualité des réponses apportées. Il pose néanmoins une question essentielle : quelles suites concrètes sont données aux alertes, dans quels délais et avec quels effets sur les conditions de travail ?

La prévention ne peut se limiter à enregistrer les difficultés, à rappeler les procédures ou à accompagner ponctuellement les personnels. Elle doit conduire à transformer les situations de travail qui produisent ces risques. Et pour cela il y a urgence.

Des moyens pour transformer durablement l’École

Le rapport de l’Académie des sciences, L’École, un héritage à transformer, appelle à une évolution de fond : redonner du temps aux personnels, renforcer les collectifs de travail, développer la formation et mieux accompagner les élèves.

Autrement dit, il ne s’agit plus de demander aux équipes de compenser, par leur engagement individuel, les insuffisances de l’organisation collective.

La démographie scolaire nous place devant la même responsabilité. Notre académie a perdu 4 558 élèves en 2024-2025, et les effectifs devraient continuer à diminuer. Cette évolution doit être l’occasion de construire une stratégie pluriannuelle qui ne doit pas se faire sans concertation avec les organisations syndicales : améliorer les taux d’encadrement, renforcer les moyens de remplacement, développer l’accompagnement médico-social et permettre aux équipes de travailler ensemble.

Elle ne doit pas devenir une simple variable d’ajustement budgétaire.

À cet égard, l’annonce ministérielle du déploiement de 3 000 professeurs remplaçants dans les lycées les plus en difficulté interroge. Si des moyens peuvent être mobilisés en urgence, pourquoi ne le sont-ils pas plus tôt ? D’où viendront ces personnels ? Comment éviter que les renforts accordés à certains établissements ne fragilisent les autres ? Et quelles garanties sont prévues pour assurer aux élèves des enseignements correspondant à leurs besoins et aux qualifications des personnels ?

Nous attendons des réponses précises sur les modalités de mise en œuvre de ce dispositif dans notre académie. Surtout, les difficultés de remplacement ne pourront être résolues durablement par des mesures ponctuelles. Elles nécessitent des moyens pérennes et une véritable anticipation des besoins.

L’égalité professionnelle : des engagements aux résultats

Cette exigence de transformation concerne également l’égalité professionnelle.

Voici plusieurs années que nous demandons de mener une analyse concrète du partage des missions dans le second degré  à partir d’un panel représentatif de quelques lycées. Cette proposition, régulièrement jugée intéressante, n’a pourtant jamais débouché sur une démarche effective.

Si le bilan social permet de mesurer les écarts, il ne suffit pas à en comprendre les mécanismes. Or, sans cette analyse, comment construire des mesures correctrices réellement efficaces ? L’égalité professionnelle doit devenir une exigence vérifiable de la politique de ressources humaines, fondée sur l’identification des causes des inégalités et l’évaluation des effets des mesures engagées.

Passer des constats aux décisions

Madame la Rectrice, nous disposons de données, de rapports et d’alertes. Nous savons que l’inclusion ne se décrète pas sans accompagnement, que la formation ne peut se substituer aux moyens humains et que la prévention ne peut reposer sur la seule vigilance individuelle.

La qualité du service public dépend aussi des conditions dans lesquelles les personnels exercent leurs missions.

Une politique éducative ne peut donc se limiter à afficher des priorités et à annoncer des dispositifs. Elle doit fixer un cap, programmer les moyens nécessaires, associer les personnels et évaluer les effets réels de ses décisions.

Pour la CFDT Éducation Formation Recherche Publiques Bretagne, l’enjeu est clair : sortir de la gestion permanente de l’urgence pour construire une politique éducative de long terme, qui articule réussite des élèves, inclusion, santé au travail, égalité professionnelle et moyens humains.

L’École ne peut pas préparer l’avenir si elle épuise aujourd’hui celles et ceux qui la font vivre.